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Communion et grands équilibres à Douala

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Pour sa troisième journée au Cameroun, le Saint-Père s’est rendu à Douala…

pour une messe au stade Japoma et une visite à l’hôpital Saint-Paul, tenu par des sœurs et financé par le diocèse. Il a ainsi évoqué dans son homélie le rôle et la doctrine sociale de l’Église, puis il en a détaillé l’application en rendant hommage au travail accompli sur le terrain par les fidèles et le clergé.

Durant les quatre jours de son séjour au Cameroun (15-18 avril), le pape Léon XIV s’est retranché à la nonciature apostolique nichée au sommet du mont Fébé, l’un des lieux emblématiques de Yaoundé.

C’est là, sur la crête d’une puissante colline verte et discrète, et dans un silence serein troublé par les seuls chants d’oiseaux, qu’il retrouvait tous les soirs son état-major pour faire le point et ajuster les stratégies et les messages de sa visite historique. C’est de ce lieu intimiste qu’il partait tous les matins pour visiter les villes où sa mission l’appelait.

LES SIRÈNES DE L’ESPÉRANCE

Ce vendredi 17 avril, le cortège papal s’est ébranlé des hauteurs de la capitale pour se rendre à l’aéroport international de Nsimalen en traversant toute la ville. Ce choix protocolaire n’était pas fortuit : le successeur actuel de saint Pierre profitait de cette occasion pour offrir ses bénédictions aux foules en liesse massées tout au long du trajet, communiant ainsi avec le peuple de Dieu qu’il est venu voir et auquel il a apporté la bonne nouvelle de l’espérance par l’exigence éthique et par le travail sur soi.

Son cortège, « présidentiel » (du fait qu’il est le chef de l’État du Vatican), revêtait les attributs sécuritaires qui s’imposent en pareille circonstance : des véhicules blindés, des motards tout de blanc vêtus, entourant la limousine noire 4×4 dans laquelle se trouvait le pape, des sirènes hurlantes, non pour menacer les populations, heureuses d’applaudir le souverain pontife, mais pour donner de la solennité à ces instants, des policiers et des soldats armés, postés tout au long du parcours.

ENTHOUSIASME POPULAIRE

La protection du pape est un impératif mondial. Nul ne s’offusque ici des contraintes sécuritaires. Certains citoyens sont arrivés des heures plus tôt, en pleine nuit, pour se poster au meilleur endroit et voir passer le chef de l’Église catholique. De nombreuses banderoles portant des messages de bienvenue sont suspendues à travers la ville.

Certains sont arrivés en pleine nuit, pour se poster au meilleur endroit et voir passer le chef de l’Église catholique.

L’enthousiasme populaire est encore plus intense au pavillon présidentiel de l’aéroport de Nsimalen quand le pape sort de son véhicule. Il est accompagné par José Avelino Bettencourt, le Portugais-Canadien qui officie comme nonce apostolique au Cameroun et en Guinée équatoriale, et par Mgr Jean Mbarga, archevêque métropolitain de Yaoundé. Le souverain pontife est accueilli par le gouverneur de la région du Centre, Naseri Paul Bea. Il y a là également de nombreux hauts responsables de l’administration et du clergé. Passant devant la haie d’honneur de la Garde présidentielle, Léon XIV marche sur le tapis qui le conduit directement à l’Airbus A330 qui assure son voyage africain. L’avion décolle pour Douala, poumon économique du Cameroun et foyer de contestation politique, à 8 h 55.

CAP SUR DOUALA

Peu bavard, le pape s’installe et se concentre sur ses dossiers, le temps d’un très court voyage entre les deux principales villes du Cameroun. Il lit et médite. Il a bien des raisons de le faire. Car la ville qui l’attend est la plus importante pour son Église, autant sur le plan spirituel que sur le plan politique. En effet, l’archidiocèse de Douala est, avec ceux de Yaoundé et de Bamenda, l’une des trois pierres angulaires de l’Église catholique camerounaise.

La ville qui l’attend est la plus importante pour son Église, autant sur le plan spirituel que sur le plan politique.

Créée d’abord comme préfecture apostolique le 31 mars 1931 par détachement du vicariat apostolique du Cameroun, l’Église de Douala a connu une progression institutionnelle régulière : vicariat apostolique en 1932, diocèse autonome le 14 septembre 1955, puis archevêché le 18 mars 1982 — l’année même où Paul Biya accède à la magistrature suprême.

VITRINE DE L’ÉGLISE CATHOLIQUE

À l’échelle nationale, l’Église catholique camerounaise compte au total 8,3 millions de fidèles, soit 28,9 % de la population, répartis dans 26 diocèses, 1 426 paroisses et plus de 3 000 centres pastoraux, desservis par environ 3 300 prêtres. Dans cet ensemble, l’archidiocèse de
Douala occupe une place stratégique qui dépasse sa seule taille démographique : siège de la province ecclésiastique la plus peuplée du pays et vitrine de l’Église auprès des milieux économiques et diplomatiques installés dans la capitale économique.

Sur le plan géographique, l’archidiocèse présente une caractéristique paradoxale : avec une superficie de 23 000 kilomètres carrés, il est à la fois le plus petit et le plus peuplé des six diocèses de la province ecclésiastique éponyme, couvrant la métropole économique du Cameroun avec une seule extension rurale, la paroisse de Yingui dans le département du Nkam. Cette concentration urbaine extrême en fait un terrain pastoral à part, confronté à une urbanisation rapide, à une forte mobilité des populations et à la concurrence d’un tissu religieux pentecôtiste et évangélique particulièrement dynamique dans les quartiers populaires de Douala.

DIX DOYENNÉS ET ZONES PASTORALES

Le diocèse est aujourd’hui organisé en dix doyennés et zones pastorales, une structuration qui traduit l’effort d’encadrement d’une ville dont les quartiers périphériques continuent de s’étendre rapidement. Le clergé diocésain est secondé par plusieurs congrégations missionnaires : Pères du Saint-Esprit, jésuites, xavériens et pallottins — ces derniers ayant été les fondateurs historiques de la mission catholique au Cameroun dès 1890.

CAPITALE ÉCONOMIQUE DU PAYS

Si Yaoundé est la capitale politique du Cameroun et Bamenda l’épicentre de la crise sécuritaire, Douala est la capitale économique et démographique du pays — cinq millions d’habitants, premier port d’Afrique centrale, principale place financière du bassin du Congo. Mais Douala est aussi une ville marquée par un héritage prophétique ecclésiastique exceptionnel.

Douala est une ville marquée par un héritage prophétique ecclésiastique exceptionnel.

Le cardinal Christian Tumi, premier et unique cardinal camerounais, y a exercé comme archevêque de 1991 jusqu’à sa retraite en 2009. Il y avait incarné pendant trois décennies une voix morale singulière, capable de critiquer tour à tour les régimes d’Ahmadou Ahidjo et de Paul Biya au nom de la doctrine sociale de l’Église, tout en restant fermement non-violent et attaché à l’unité nationale.

Son successeur, Mgr Samuel Kleda, qualifié par la presse internationale de « l’une des voix les plus critiques du pouvoir au sein du clergé », perpétue cette tradition de parole tranchée. C’est dans cette ville marquée par ces deux figures que Léon XIV doit s’exprimer publiquement la veille de son départ du Cameroun.

CONFORTER LE CLERGÉ SANS EMBRASER LA RUE

Dans cette cité marquée par l’héritage prophétique du cardinal Christian Tumi et la parole tranchante de l’archevêque de Douala, Mgr Samuel Kleda, le souverain pontife doit conforter un clergé engagé sans embraser la rue.

Les chancelleries et les cercles de pouvoir au Cameroun se préparent à analyser la subtilité du propos que le pape y tiendra : comment va-t-il exalter la mission sociale de l’Église — défense des pauvres et justice — tout en traçant une ligne rouge hermétique devant l’activisme partisan ?

Entre l’autel et l’arène, le pape doit tenter de livrer une leçon de « politique non politique », et de rappeler aux prélats que, si l’Évangile doit éclairer la cité, le prêtre ne saurait se substituer au tribun dans la capitale de toutes les fièvres. Un équilibre délicat, mais que le souverain pontife doit trouver s’il ne veut pas exacerber les passions dans tous les camps.

Entre l’autel et l’arène, le pape doit tenter de livrer une leçon de « politique non politique ».

DES MILLIERS DE CAMEROUNAIS MOBILISÉS

L’avion qui le transporte se pose à l’aéroport international de Douala à 9 h 24. La brièveté du trajet aérien contraste avec la densité de l’attente populaire. Dès l’aube, des dizaines de milliers de Camerounais se sont massés le long du trajet reliant l’aéroport au stade de Japoma.

Certains ont passé la nuit sur place avec des amis — disant avoir attendu des heures pour apercevoir le chef de l’Église catholique. D’autres ont parcouru des centaines de kilomètres.

La foule qui déborde le stade est à la fois religieuse et politique dans son attente : on vient voir le pape, mais on vient aussi entendre quelque chose sur l’état de la nation et l’état du monde, et trouver dans la parole du successeur de saint Pierre des raisons d’espérer. Tenues aux couleurs pontificales, drapeaux du Vatican, branches de la paix agitées en cadence : Douala n’a pas dormi. À bord de sa papamobile, bras levé vers la foule qui l’acclame, le pape traverse la ville en liesse.

UN COMITÉ D’ACCUEIL PROTOCOLAIRE CHARGÉ DE SENS

Au bas de la passerelle, trois hommes accueillent le pape : le ministre Paul Atanga Nji, représentant du gouvernement camerounais, le gouverneur du Littoral Samuel Dieudonné Ivaha Diboua, et Mgr Samuel Kleda. Cette configuration protocolaire est en elle-même chargée de sens. La présence du ministre de l’Administration territoriale — figure connue pour sa fermeté de ton — comme représentant officiel du gouvernement place d’emblée le dispositif étatique dans une posture de récupération symbolique : saluer le pape par l’entremise d’un homme dont le nom est associé au succès électoral du président Paul Biya en 2025, c’est envoyer un signal de normalisation diplomatique. L’État cherche à se présenter, devant le monde catholique et devant sa propre population, comme un partenaire paisible de cette visite, non comme le régime autoritaire que ses adversaires dépeignent.

MESSE SUR L’ESPLANADE DU STADE DE JAPOMA

À 11 h 00, Léon XIV préside la messe sur l’esplanade du stade de Japoma de Douala, construit en 2019 pour la Coupe d’Afrique des Nations. Le choix du stade de Japoma comme lieu de célébration est en lui-même symbolique. Situé dans la zone de Japoma à l’est de Douala, ce stade de 60 000 places, avec ses vastes esplanades extérieures, peut accueillir des foules bien plus importantes.

Selon le Vatican, quelque 120 000 personnes y sont finalement rassemblées — chiffre largement inférieur à l’estimation des autorités locales, qui parlent de plusieurs centaines de milliers de fidèles. Il s’agit de la plus grande concentration humaine du voyage camerounais de Léon XIV. Sous une chaleur de 32 °C, la foule scande « Viva il Papa » et agite des « branches de la paix » et des drapeaux du Vatican, tandis qu’une grande chorale entonne des chants polyphoniques rythmés de percussions. La messe en plein air y est célébrée en français, signal de son adresse à la population majoritairement francophone de la capitale économique — contraste délibéré avec la messe en anglais célébrée la veille à Bamenda.

La plus grande concentration humaine du voyage camerounais de Léon XIV.

LECTURE DES ACTES DES APÔTRES

La chaleur n’entame en rien la ferveur des chrétiens venus vivre cette émotion particulière. De nombreux évêques, prêtres, diacres, religieuses et membres d’associations catholiques sont également présents.

Après le chant d’entrée de la chorale, composée de plus de 800 membres, le pape encense l’autel, avant le rite d’introduction et l’acte pénitentiel. Suivent le « Kyrie », exécuté en langue douala, et le « Gloria », en langue bassa.

Après le chant d’entrée de la chorale, le pape encense l’autel.

Puis vient la liturgie de la Parole, avec la première lecture tirée des Actes des Apôtres (chapitre 5, versets 34 à 42) et le psaume 26 : « J’ai demandé une chose au Seigneur : habiter sa maison. » Un diacre porte ensuite l’évangéliaire au successeur de saint Pierre, qui bénit l’assemblée avant de prononcer son homélie, tirée de l’Évangile selon saint Jean.

L’ÉVANGILE DE JEAN ET LA MULTIPLICATION DES PAINS

L’homélie prononcée par le pape se fonde sur le passage de l’Évangile de Jean relatant la multiplication des pains (Jean 6, 1-15). Il part d’une question que Jésus pose à ses disciples face à la foule affamée : « Comment allez-vous résoudre ce problème ? » Il la transforme en interpellation universelle adressée à tous les détenteurs de responsabilités : « Cette question est adressée à chacun d’entre nous. Elle est adressée aux pères et aux mères qui veillent sur leur famille. Elle est adressée aux pasteurs de l’Église qui veillent sur le troupeau du Seigneur. Elle est adressée à tous ceux qui ont la responsabilité sociale et politique de veiller sur le peuple et sur son bien. »

Ce déploiement rhétorique transforme un texte liturgique en programme politique. En adressant la question du pain à ceux qui ont la responsabilité politique, Léon XIV inscrit l’homélie dans la longue tradition de la doctrine sociale catholique depuis l’encyclique Rerum Novarum du pape Léon XIII en 1891 (la première encyclique majeure consacrée à la question ouvrière, marquant la naissance de la doctrine sociale de l’Église) : la question sociale est une question morale qui engage les responsables publics.

LE MIRACLE EUCHARISTIQUE

Le pape insiste sur le miracle eucharistique : « La multiplication des pains et des poissons s’opère dans le partage : voilà le miracle ! Il y a du pain pour tous s’il est donné à tous. Il y a du pain pour tous s’il est pris, non par une main qui s’empare, mais par une main qui donne. » Cette formule constitue une critique implicite mais transparente des structures économiques qui organisent la rareté artificielle au profit d’une minorité.

Dans un pays comme le Cameroun, riche en ressources naturelles mais marqué par des inégalités profondes, la métaphore évangélique du partage comme condition de l’abondance résonne comme un diagnostic économique. L’opposition entre « la main qui s’empare » et « la main qui donne » offre une grille de lecture directement applicable aux phénomènes de corruption dénoncés deux jours plus tôt dans son discours au palais de l’Unité.

La métaphore évangélique du partage résonne comme un diagnostic économique.

UNE RÉSONANCE POLITIQUE

Pourquoi le pape a-t-il choisi ce texte pour son homélie dans la capitale économique du Cameroun ? La raison liturgique est le calendrier pascal — vendredi de la deuxième semaine du temps pascal — mais son application dans le contexte de la ville de Douala acquiert une résonance politique évidente. Le pape développe un raisonnement à deux niveaux. Au premier niveau, spirituel et universel, il présente l’Eucharistie comme « le sacrement de la compagnie qui nous transforme » et invite chaque croyant à devenir acteur du miracle du partage. Au second niveau, adressé aux responsables et aux jeunes, le message se fait plus directement interpellatif.

Le pape invite chaque croyant à devenir acteur du miracle du partage.

Devant la foule du stade, Léon XIV interpelle « tous ceux qui ont la responsabilité sociale et politique de veiller sur le peuple et sur son bien ». Il affirme que le miracle de la multiplication des pains doit nous montrer « comment nous pouvons porter cette nourriture à tous les hommes et toutes les femmes qui, comme nous, ont faim de paix, de liberté et de justice ». Tracer des sillons de justice dans une terre « souffrante et opprimée », briser les sillons de la « corruption » — tels sont les termes qu’il emploie dans sa conclusion.

LA THÉOLOGIE DU PAIN

Le lexique est évangélique dans sa forme, mais politique dans sa résonance contextuelle. Devant un public camerounais préoccupé par la corruption, la mauvaise gouvernance et la gestion opaque des ressources naturelles, ces mots ne peuvent être entendus comme de simples métaphores spirituelles. Il y a dans un tel discours une sorte de théologie du pain qui sonne comme une critique politique voilée.

Le lexique est évangélique dans sa forme, mais politique dans sa résonance contextuelle.

UN APPEL AUX JEUNES

L’appel aux jeunes constitue l’autre moment fort de l’homélie. Léon XIV leur demande d’être « acteurs de l’avenir, sans vous laisser acheter par des tentations qui gaspillent les énergies et ne servent pas au progrès de la société. » À cette jeunesse camerounaise confrontée à un taux de chômage que certaines estimations situent à 74 %, Léon XIV parle avec une intensité particulière : il l’exhorte à refuser « toutes formes d’abus et de violences, qui illusionnent en promettant des gains faciles » et à ne pas « céder à la méfiance et au découragement ». Ce message, prononcé dans les deux langues officielles du pays, dépasse la simple exhortation morale : il reconnaît implicitement la réalité d’une société où la tentation de la violence — ou de l’émigration clandestine — constitue une réponse rationnelle à l’impasse institutionnelle.
L’homélie se conclut sur un appel missionnaire : « Devenez la bonne nouvelle pour votre pays. » Cette injonction rappelle la formule du président américain John F. Kennedy, prononcée lors de son discours d’investiture le 20 janvier 1961 : « Demandez non-pas ce que votre pays peut faire pour vous — demandez ce que vous pouvez faire pour votre pays. » Prononcée en pleine Guerre froide, elle visait à mobiliser la population américaine autour des valeurs de service, de solidarité et de défense de la liberté. La formule de Léon XIV à Douala visait elle aussi à transformer chaque fidèle en acteur d’évangélisation sociale. Elle constitue la ligne rouge entre la mission sociale de l’Église — que le pape exalte tout au long du voyage — et l’activisme partisan, que le pape s’interdit. L’Église ne fait pas la politique : elle forme des consciences qui font la politique.

La formule de Léon XIV visait à transformer chaque fidèle en acteur d’évangélisation sociale.

ENTRE PAROLE APOSTOLIQUE ET PAROLE POLITIQUE

Ceci conduit à Mgr Samuel Kleda, dont la parole a, ces dernières années, acquis une dimension proprement politique. Sa présence dans l’organisation et la présidence de la journée mérite une attention particulière. Kleda est la figure ecclésiastique la plus identifiée à une parole critique envers le pouvoir.
Ce qui frappe dans la rhétorique papale à Japoma, c’est ce que l’on pourrait appeler sa critique par l’universel : le pape n’accuse pas nommément, ne désigne pas de responsable, ne s’adresse à aucun dirigeant en particulier. Il énumère des urgences : paix, justice, liberté, partage, et il dénonce des maux : corruption, oppression, souffrance, sans pointer du doigt un ou des responsables politiques. Son discours n’est donc pas un affront à son hôte. Au contraire de ce qu’a pu écrire et dire Mgr Kleda par le passé…

VISITE À L’HÔPITAL SAINT-PAUL

À 13 h 20, après cette messe historique, Léon XIV se rend à l’hôpital catholique Saint-Paul, situé dans le district de Nylon. Fondé en 1971 par les Sœurs Servantes de Marie, cet établissement est géré par l’archidiocèse de Douala — c’est-à-dire par Mgr Kleda lui-même. La visite est classée comme « privée » dans le programme officiel, ce qui lui confère un statut particulier : elle n’est pas une prestation protocolaire, mais un geste pastoral choisi.

La directrice de l’hôpital, Sœur Pauline Pélagie Ngo Bitanga, avait, dans les jours précédant la visite, exprimé une attente qui dit quelque chose des réalités du terrain : « Nous sommes impatients de voir le pape fouler notre sol. Même les malades attendent cette rencontre avec impatience et sont désireux de recevoir les bénédictions du Pape. » Ce propos révèle la dimension de guérison que revêt la visite pontificale aux yeux des patients et du personnel : la bénédiction du chef de l’Église catholique mondiale est reçue comme un acte de soin spirituel, complémentaire au soin médical.

LA BÉNÉDICTION PAPALE COMME SOIN SPIRITUEL

Accompagné de la directrice, Léon XIV visite plusieurs services de l’établissement. Il s’arrête dans la chapelle pour la prière, salue le personnel, s’approche des enfants malades et des personnes âgées et récite le Notre-Père. C’est un moment où la présence du successeur de Pierre « touche ainsi les blessures de la guerre et celles de la chair, apaise les traumatismes profonds et apporte la guérison à l’âme et au corps. » Le pape entre dans les chambres et prie avec les patients. Cette proximité corporelle n’est pas anodine dans un pays où les dirigeants politiques sont, dans l’imaginaire populaire, des figures inaccessibles et distantes. En touchant les corps souffrants, Léon XIV accomplit un geste que le pouvoir politique camerounais ne sait plus faire — ou ne juge plus nécessaire de faire.

Le pape entre dans les chambres et prie avec les patients.

LA VOCATION SOCIALE DE L’ÉGLISE CATHOLIQUE

Le choix de cet hôpital — et non d’un établissement public ou d’une structure sanitaire gouvernementale — est lourd de signification. En se rendant dans un hôpital géré par l’Église, dans un quartier parmi les plus défavorisés de Douala, le pape opère un double mouvement. D’une part, il affirme la vocation sociale de l’Église catholique comme pourvoyeuse de services essentiels là où l’État est défaillant. D’autre part, il inscrit dans les corps — les malades, les enfants, les personnes âgées qu’il approche dans leurs chambres — la réalité concrète des inégalités que son homélie de Japoma avait dénoncées en termes théologiques.

La signification de cette visite est également mémorielle et institutionnelle. En remettant un don personnel à l’hôpital Saint-Paul, le pape renforce matériellement et symboliquement les structures caritatives de l’archidiocèse de Douala.

LÀ OÙ L’ÉTAT NE SUFFIT PAS…

Sur le plan politique et symbolique, la visite à l’hôpital Saint-Paul s’inscrit dans une logique cohérente avec l’ensemble du voyage : après avoir interpellé les responsables politiques sur leur devoir de gouverner au service du peuple, après avoir célébré l’Eucharistie comme acte de partage radical, le pape se rend là où les effets de la mal-gouvernance et de la pauvreté se lisent dans les corps. L’hôpital géré par des religieuses dans un quartier populaire de Douala est précisément le type de structure qui existe parce que l’État ne suffit pas — ou ne remplace pas — la charité organisée de l’Église. En s’y rendant, le pape valide et honore ce réseau d’action sociale qui constitue l’un des piliers du catholicisme africain.

La séquence logique de la journée est ainsi d’une grande cohérence théologique : l’Eucharistie comme acte de partage proclamé (la messe), puis l’acte de présence auprès des malades (l’hôpital), enfin la formation des consciences qui permettront d’éviter que les inégalités ne se perpétuent (l’université). Trois registres — liturgique, caritatif, intellectuel — pour une même doctrine sociale. Et une journée mémorable.

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