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Une spiritualité stratégique

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Au cours de ses quarante-trois années de pouvoir au Cameroun,…

le président Biya a effectué de multiples visites au Vatican et a reçu, à quatre reprises, un souverain pontife en visite officielle dans son pays — un record.
Pour cet ancien séminariste devenu homme politique et chef de l’État, la relation avec le Vatican est à la fois spirituelle et stratégique : le pape constitue une autorité morale incontournable.

Peu d’hommes entrent vivants dans la légende. Un seul peut se vanter d’avoir entretenu des relations personnelles étroites, en tant que chef d’État, avec quatre papes différents, et d’avoir reçu la visite officielle de trois d’entre eux dans son pays : Paul Biya, président du Cameroun.

Ce fait n’est pas le fruit du hasard. Le pape est le chef d’État de la Cité du Vatican, le plus petit pays indépendant au monde, en plus d’être le chef spirituel de l’Église catholique, qui compte près de 1,4 milliard de fidèles. Depuis la création de cet État en 1929, il y exerce des pouvoirs absolus — exécutif, législatif et judiciaire. En tant que souverain pontife, il dirige le Saint-Siège, qui entretient des relations diplomatiques avec 184 États à travers le monde.

QUATRE PAPES POUR UN SEUL PRÉSIDENT

Comment, de tous les chefs d’État du monde, Paul Biya a-t-il pu devenir à la fois le visiteur le plus assidu et l’hôte le plus visité des papes ?
La réponse tient à sa longévité au pouvoir. Le chef de l’État camerounais accède à la magistrature suprême en novembre 1982. Il cumule donc plus de quarante-trois ans de règne ininterrompu. Durant cette période exceptionnellement longue, quatre souverains pontifes se sont succédé sur le trône de Saint-Pierre : Jean-Paul II, Benoît XVI, François, et désormais Léon XIV, élu en mai 2025.
Quatre papes, quatre époques, quatre pontificats traversés par un seul et même chef d’État africain.

L’ART DE LA LONGÉVITÉ POLITIQUE

Cette explication est cependant incomplète. « Ne dure pas au pouvoir qui veut, mais qui peut », avait lui-même déclaré Paul Biya, sourire en coin, lors d’une conférence de presse à Yaoundé en juillet 2015. La continuité et l’intensité de la relation entre le chef de l’État camerounais et ceux du Vatican depuis 1982 disent quelque chose, à la fois, de l’art d’une longévité politique parmi les plus remarquables du monde contemporain et d’une relation nourrie, spirituelle autant que stratégique, avec le Saint-Siège.

La singularité de cette histoire tient à une double dimension : une foi personnelle profonde, ancrée dans l’enfance et nourrie par une formation religieuse avérée ; et une diplomatie vaticane cohérente, patiente, tissée de rencontres officielles, de cérémonies solennelles et de correspondances pontificales. Entre Yaoundé et Rome, ce ne sont pas seulement deux États qui entretiennent des relations : c’est une histoire d’hommes, de croyances et de temps long.

Entre Yaoundé et Rome, c’est une histoire d’hommes, de croyances et de temps long.

Paul Biya est passé par le séminaire avant de poursuivre des études de sciences politiques en France. Son passé de séminariste ne s’est pas effacé : il s’est transformé en une sensibilité catholique tenace, en un rapport intime à la hiérarchie romaine que Paul Biya n’a jamais renié et que ses interlocuteurs au Vatican ont toujours su reconnaître.

SOUS LE PONTIFICAT DE KAROL JÓZEF WOJTYŁA

C’est sous le pontificat de Karol Jozef Wojtyła, élu pape en octobre 1978, que Paul Biya accède au pouvoir suprême, en novembre 1982. Les deux hommes entretiennent une relation particulièrement riche, marquée par plusieurs rencontres historiques.

Jean-Paul II était pape lorsque Paul Biya a accédé au pouvoir en 1982.

La première visite officielle de Paul Biya au Vatican a lieu en novembre 1986, quatre ans après son accession à la présidence. Le protocole veut que le nouveau chef d’État se rende à Rome en personne pour affirmer la continuité des relations diplomatiques entre le Cameroun et le Saint-Siège. C’est chose faite, dans les fastes d’un accueil digne de son rang.

DEUX VISITES APOSTOLIQUES AU CAMEROUN

Mais ce sont surtout les deux visites apostoliques de Jean-Paul II au Cameroun qui demeurent dans les mémoires.

Au cours de sa visite, le pape parcourt les quatre provinces ecclésiastiques du pays.

La première, du 10 au 14 août 1985, voit le pape parcourir les quatre provinces ecclésiastiques du pays : Yaoundé, Douala, Bamenda et Garoua. Dans la capitale camerounaise, le 12 août 1985, Jean-Paul II reçoit Paul Biya en tête-à-tête officiel. L’échange est solennel. Le pape salue dans son discours le Cameroun comme un « carrefour d’ethnies, de langues et de religions », appelé à un « esprit de tolérance et de dialogue ». À Biya lui-même, il adresse ces mots empreints d’une rare considération : « Que Dieu vous vienne en aide dans la conduite des affaires publiques, au service de tous vos compatriotes. »

Le pape salue le Cameroun comme « un carrefour d’ethnies, de langues et de religions ».

RETOUR AU CAMEROUN DIX ANS PLUS TARD

Dix ans plus tard, Jean-Paul II revient.
Du 14 au 16 septembre 1995, il séjourne à nouveau au Cameroun. Un fait rarissime pour un même pays africain : aucune autre nation du continent n’avait alors reçu deux fois le même pape.

Le président Paul Biya, accompagné de Chantal Biya, accueille le pape Jean-Paul II à Yaoundé en 1995.

À Yaoundé, lors de cette seconde visite, Jean-Paul II promulgue l’exhortation apostolique post-synodale Ecclesia in Africa, document de référence sur les perspectives de l’Église catholique en Afrique. Sa signature sur le sol camerounais constitue un acte à la fois diplomatique et symbolique de première importance pour Yaoundé.

UN DÉCÈS ET UNE PERTE PERSONNELLE

La mort de Jean-Paul II, le 2 avril 2005, est vécue comme une perte personnelle par le président camerounais. Le 8 avril 2005, Paul Biya se rend en personne à Rome pour assister à ses obsèques, aux côtés de quelque deux cents chefs d’État et de gouvernement.

Il y retourne une seconde fois dans la même démarche de fidélité : le 1er mai 2011, accompagné de son épouse Chantal Biya, il assiste, place Saint-Pierre, à la cérémonie de béatification de Jean-Paul II, puis, le 27 avril 2014, à sa canonisation — une messe concélébrée par le pape François et le pape émérite Benoît XVI, dans une atmosphère qualifiée de « dimanche des quatre papes ».

Une atmosphère qualifiée de « dimanche des quatre papes ».

Le couple présidentiel camerounais occupe alors les premières rangées de la basilique, à quelques mètres des deux papes vivants réunis dans un événement sans précédent dans l’histoire contemporaine de l’Église.

Le couple présidentiel au premier rang de la basilique Saint-Pierre pour la canonisation de Jean-Paul II en 2014.
UN LEADER POLITIQUE INTELLECTUELLEMENT SOPHISTIQUÉ

Peu de gens le savent, mais Paul Biya est considéré au Vatican comme l’un des dirigeants politiques les plus intellectuellement sophistiqués. Preuve en est : Joseph Ratzinger, élu pape en avril 2005 sous le nom de Benoît XVI, choisit le Cameroun pour son tout premier voyage en Afrique. Du 17 au 20 mars 2009, il foule le sol camerounais avant de rejoindre l’Angola.

Le pape Benoît XVI choisit le Cameroun pour son premier voyage en Afrique en 2009.

Ce choix n’est pas anodin : il traduit la considération particulière du Saint-Siège pour un pays que Rome perçoit comme un modèle de cohabitation interreligieuse et un pôle de stabilité en Afrique centrale.
Paul Biya réserve au pontife allemand un accueil fastueux. Benoît XVI y remet l’Instrumentum laboris, document de travail du deuxième synode spécial des évêques pour l’Afrique.

Un pays que Rome perçoit comme un modèle de cohabitation interreligieuse et un pôle de stabilité.

DES PAROLES QUI RÉSONNENT DANS LA MÉMOIRE COLLECTIVE

À son départ, Benoît XVI prononce des paroles qui résonnent encore dans la mémoire collective camerounaise : « Plusieurs scènes que j’ai vécues ici resteront profondément gravées dans ma mémoire. Que Dieu bénisse ce merveilleux pays qu’est une Afrique en miniature, une terre de promesse et d’une rayonnante beauté. »

Pour le président Biya, cette visite représente bien plus qu’un succès diplomatique : elle confirme que le Cameroun jouit d’un statut singulier aux yeux du Vatican et que la relation personnelle avec le souverain pontife est solide.

UN PALMARÈS PAPAL EXCEPTIONNEL

Le Cameroun est dès lors l’un des très rares pays africains à avoir accueilli trois visites papales : Jean-Paul II à deux reprises, puis Benoît XVI. Ce palmarès renforce le statut diplomatique de Yaoundé auprès du Saint-Siège et contribue à la considération dont Paul Biya bénéficie lors de ses visites à Rome.

Le président Paul Biya réserve un accueil fastueux au pape Benoît XVI.

En 2008, le président camerounais pose un acte diplomatique hautement symbolique : la nomination d’un ambassadeur permanent du Cameroun auprès du Saint-Siège, résidant à Rome. Jusque-là, cette fonction était assurée conjointement par l’ambassadeur camerounais en Allemagne. En recevant les lettres de créance du nouvel ambassadeur Antoine Zanga, le 16 juin 2008, Benoît XVI salue expressément ce geste.

Antoine Zanga.

2008 voit la nomination d’un ambassadeur permanent du Cameroun auprès du Saint-Siège, résidant à Rome.

LE 266e SUCCESSEUR DE SAINT PIERRE

La confirmation d’une relation institutionnelle étroite entre le Vatican et le Cameroun intervient avec un nouveau pape : le 13 mars 2013, Jorge Mario Bergoglio est élu 266e successeur de Pierre sous le nom de François.

Quelques mois à peine après son élection, Paul Biya est reçu à Rome.
Le 18 octobre 2013, accompagné de son épouse, il effectue une visite officielle au Vatican. Il est alors le 37e chef d’État à être reçu par le nouveau pontife argentin. L’audience se tient à la bibliothèque du palais apostolique, à 10 h 30.

Les deux hommes s’entretiennent en français — langue dans laquelle François accueille chaleureusement son hôte, un geste que la presse camerounaise ne manque pas de souligner.

UNE SIXIÈME VISITE AU VATICAN

Moins de quatre ans plus tard, Paul Biya revient. Le 23 mars 2017, à 9 h 45, le couple présidentiel est accueilli par le préfet de la Maison pontificale, dans la cour Saint-Damase, au Vatican. L’entretien à huis clos dure une trentaine de minutes dans la bibliothèque privée des appartements pontificaux.

À sa sortie, Paul Biya confie au pape François qu’il est « très heureux et honoré » de le retrouver. Il s’agit alors de sa sixième visite au Vatican depuis son accession au pouvoir.

En cadeau, il offre au Saint-Père une statuette en bois de l’art négro-africain représentant un sage dans une attitude pensive — un choix symbolique, porteur d’une signification évidente sur la manière dont le chef d’État camerounais entend se présenter sur la scène romaine. En retour, le pape remet au président un présent de nature spirituelle, et offre également des cadeaux à son épouse ainsi qu’aux membres de la délégation.

Échange de cadeaux entre le président Paul Biya et le pape François.

Une statuette en bois de l’art négro-africain représentant un sage dans une attitude pensive.

UN RELAIS D’INFLUENCE INESTIMABLE

Lors de cette visite de 2017, les discussions portent notamment sur la « cohésion nationale » au Cameroun, selon des sources proches du Vatican. La dimension politique n’est jamais absente de ces rencontres : elles permettent à Paul Biya de bénéficier d’une écoute attentive sur des sujets sensibles, tels que les tensions intercommunautaires, les crises régionales en Afrique centrale ou encore les enjeux de sécurité dans le bassin du lac Tchad.

Le pape François avec le président Paul Biya au Vatican en 2017.

Le Saint-Siège, État millénaire et acteur diplomatique de premier plan, représente pour Yaoundé un relais d’influence moral et symbolique d’une valeur inestimable.

La relation passe aussi par des canaux plus discrets. En plein carême — à une date symboliquement choisie — le pape François prend la peine d’écrire personnellement à Paul Biya. Cette correspondance est remise au chef de l’État par Mgr Julio Murat, nonce apostolique au Cameroun et en Guinée équatoriale. L’entrevue entre le représentant du Saint-Siège et Paul Biya dure près d’une heure, à huis clos.

Audience de Paul Biya avec Mgr Julio Murat, nonce apostolique au Cameroun et en Guinée équatoriale.

Une lettre pontificale personnelle n’est pas un acte banal dans le protocole diplomatique : c’est un signe fort d’estime et de proximité.

Le pape François prend la peine d’écrire personnellement à Paul Biya.

UNE NOUVELLE ÈRE

L’an 2025 marque le début d’une nouvelle ère, celle d’enjeux inédits dans la relation entre le Cameroun et le Vatican. Élu en mai, le pape Léon XIV — premier pontife d’Amérique du Nord dans l’histoire de l’Église — représente pour Paul Biya un quatrième pontificat à accompagner.

Élu en mai 2025, le pape Léon XIV représente pour Paul Biya un quatrième pontificat à accompagner.

Mgr Andrew Nkea Fuanya, archevêque de Bamenda et président de la Conférence épiscopale nationale, a confirmé dès décembre l’existence d’échanges diplomatiques avancés entre Yaoundé et Rome au sujet d’une éventuelle visite de Léon XIV au Cameroun, un acte de premier plan qui renforcerait encore l’aura diplomatique internationale du chef de l’État camerounais.

Mgr Andrew Nkea Fuanya.
UNE PREMIÈRE VISITE TRÈS ATTENDUE

Fin 2025, la Conférence épiscopale nationale du Cameroun a révélé le logo, la devise ainsi que la campagne de prière préparatoire à la visite de Léon XIV. Ce symbole met en lumière la mission pastorale du Saint-Père et sa proximité avec l’Église locale. D’autres éléments du logo représentent une Bible ouverte portant l’inscription « que tous soient un », en référence à la prière du Christ pour l’unité de ses disciples — un appel à la réconciliation dans un contexte marqué par les divisions. Enfin, l’ensemble est encadré par un demi-cercle au bas duquel on peut lire in illo uno unum, rappel de la devise pontificale du pape.

Cette constance dans les échanges entre le Cameroun et le Vatican traduit une conviction : pour Paul Biya, la relation avec Rome n’est pas un accessoire de la politique étrangère, mais un pilier. Un pilier nourri par une foi réelle — celle d’un ancien séminariste qui a failli prendre les ordres. Un pilier nourri aussi par une forme de spiritualité stratégique : le Vatican est une puissance morale universelle, un interlocuteur écouté dans toutes les capitales du monde, un acteur diplomatique dont la bienveillance ne se refuse pas.

Paul Biya le sait depuis longtemps.
Et les papes, quels qu’ils soient, le savent aussi.

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