Politique

Le succès d’une méthode

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Depuis dix ans, les régions anglophones du Nord-Ouest et du Sud-Ouest sont en proie à une grave crise politique…

qui aurait pu déboucher sur la sécession de ces régions et la partition du pays. Tel n’a pas été le cas, car le président Biya, par son habileté diplomatique et sa détermination politique, est parvenu à l’empêcher.
Aujourd’hui, la crise est contenue et la situation s’est stabilisée, comme en a témoigné la visite du pape Léon XIV ; la cause séparatiste est désormais largement décrédibilisée.

C’était en pleine nuit, aux premières heures du 11 mai. Les paisibles habitants du village de Koumengba, à quelques kilomètres de la cité de Bangourain (région de l’Ouest du Cameroun), ont été réveillés par des coups de feu et des hurlements. Des individus armés éventraient portes et fenêtres au hasard de leur progression.
Ces assaillants, en provenance de la région anglophone voisine du Nord-Ouest et se réclamant des groupes séparatistes « ambazoniens », étaient arrivés par le lac Bamendji et avaient parcouru une dizaine de kilomètres à moto pour rejoindre Koumengba. Ils ont abattu un jeune homme qui tentait de s’enfuir avant de kidnapper treize personnes.

L’ILLUSION SÉPARATISTE

L’objectif de ces criminels était de faire peur aux citoyens camerounais des régions francophones et d’apparaître comme une force réelle avec laquelle il faudrait compter, surtout à l’approche du 20 mai, date de célébration de la fête nationale du Cameroun. Mais ces objectifs n’ont pas été atteints. Car l’idée du séparatisme anglophone au Cameroun n’est que l’illusion d’une minorité, y compris dans les deux régions anglophones du Nord-Ouest et du Sud-Ouest. Les auteurs d’actes de violence sporadiques, comme l’incursion nocturne du 11 mai à Koumengba, ne sont que des tigres de papier. Ils pratiquent en réalité un banditisme de bas étage.

UNE QUESTION ANCIENNE

La crise anglophone qui a éclaté au Cameroun en 2016 a été présentée, dans les médias internationaux, comme une catastrophe soudaine venue briser une stabilité que l’on croyait acquise. Cette lecture est profondément inexacte.

La question anglophone au Cameroun n’est pas née en octobre 2016 avec les manifestations des avocats et des enseignants du Nord-Ouest et du Sud-Ouest. Elle est aussi ancienne que la présence coloniale sur ce territoire dans ses formes modernes, et plus ancienne encore dans ses expressions identitaires. La comprendre, et comprendre comment Paul Biya a réussi à en éviter l’issue séparatiste, exige de remonter au moins au partage colonial de 1919.

LA GÉOGRAPHIE COLONIALE APRÈS 1919

Ce vieux problème plonge ses racines dans la géographie coloniale issue de la Première Guerre mondiale. Avant 1914, le Kamerun est une colonie allemande unifiée. La défaite de l’Allemagne entraîne son partage en deux zones de tutelle en 1919 : le Cameroun français, de loin le plus vaste, administré depuis Paris ; et le Cameroun britannique, morcelé en deux entités géographiquement discontinues — le Northern Cameroons, jouxtant le Nigeria du Nord, et le Southern Cameroons, jouxtant le Nigeria du Sud.

Ce morcellement colonial ne correspond à aucune réalité ethnique préexistante : il est le résultat d’un partage administratif européen qui va durablement séparer des populations partageant les mêmes espaces, les mêmes langues locales et les mêmes pratiques culturelles.
Pendant quatre décennies, le Cameroun britannique est administré comme une dépendance du Nigeria voisin, selon les principes de la common law et du système éducatif britannique. Cette expérience coloniale distincte forge une culture politique, juridique et éducative spécifique que les anglophones considèrent légitimement comme leur patrimoine.

NAISSANCE DU CAMEROUN FÉDÉRAL EN 1961

Quand, en 1961, le référendum organisé sous l’égide des Nations unies offre au Southern Cameroons le choix entre rejoindre le Nigeria ou s’unir à la République du Cameroun nouvellement indépendante, ses élites choisissent la réunification, portées par John Ngu Foncha et par le sentiment que le destin camerounais est plus naturel que le destin nigérian.

La République fédérale du Cameroun naît le 1er octobre 1961, avec une Constitution fédérale adoptée lors de la conférence de Foumban.
Mais Foumban porte en lui un malentendu qui sera à l’origine de toutes les frustrations ultérieures. Foncha et ses partisans concevaient la fédération comme une union souple dans laquelle Buéa, capitale du Cameroun occidental, conserverait une autonomie réelle — son propre système éducatif, son propre droit, ses propres institutions. Ahidjo, lui, la concevait comme une étape transitoire vers l’État unitaire dont Yaoundé serait l’unique centre de gravité.

CENTRALISATION DU POUVOIR PAR AHIDJO

Ce que Foncha avait voulu comme un partenariat entre égaux, Ahidjo en fit rapidement une absorption progressive. La décennie 1961-1972 est celle d’une centralisation méthodique du pouvoir politique, centralisation déguisée en fédéralisme : contrôle des finances du Cameroun occidental, marginalisation progressive de ses élites, intégration forcée de ses partis politiques dans l’Union nationale camerounaise.

Le 20 mai 1972, le référendum abolit la fédération et crée la République unie du Cameroun, acte que les séparatistes anglophones d’aujourd’hui considèrent rétrospectivement comme un coup d’État constitutionnel perpétré contre leurs droits fondamentaux.

Ahmadou Ahidjo n’avait donc pas de politique anglophone au sens propre du terme : il menait une politique d’unification par l’intégration, dont la question anglophone n’était qu’un aspect particulier. Sa méthode était la centralisation autoritaire, mise en œuvre de façon comparable dans toutes les régions du pays : l’Extrême-Nord, l’Ouest bamiléké, le Centre et les régions anglophones.

La répression des militants de l’Union des populations du Cameroun (UPC) dans les zones bassa et bamiléké, la domestication des chefferies traditionnelles dans le Grand-Nord, la marginalisation des élites anglophones dans la haute administration : tout cela procédait d’une même logique, celle d’un centre imposant son autorité à des périphéries contraintes à l’obéissance.

UNE STABILITÉ DE FAÇADE

Cette tactique politiquement malhonnête a produit des résultats en termes de stabilité apparente, mais au prix d’un refoulement des griefs qui a rendu les frustrations anglophones d’autant plus explosives lorsqu’elles ont pu s’exprimer.

Ahidjo se contentait de jouer sur certains équilibres symboliques : il avait nommé Solomon Tandeng Muna, anglophone, au poste de vice-président de la République et maintenu une représentation anglophone au sein du gouvernement. Mais ces concessions symboliques ne compensaient pas l’essentiel : la marginalisation progressive du système juridique et éducatif anglophone, l’imposition du droit civil francophone dans des régions régies par la common law, ainsi que la nomination de fonctionnaires francophones à de nombreux postes dans les zones anglophones.

UNE BOMBE À RETARDEMENT POLITIQUE

En quittant le pouvoir en novembre 1982, Ahidjo lègue à son successeur une question anglophone refoulée plutôt que résolue. Une véritable bombe politique. Les institutions fédérales ont disparu. Le sentiment d’une perte de droits spécifiques s’est installé au sein des élites anglophones. Et le Southern Cameroons National Council (SCNC), fondé dans les années 1990, incarne une revendication séparatiste qui, jusqu’en 2016, reste minoritaire mais persiste. Paul Biya hérite de cette situation avec la conscience que la tactique ahidjoïste de l’intégration par la force pure a montré ses limites.

LA MÉTHODE BIYA DE GESTION DE LA QUESTION ANGLOPHONE

La méthode Biya de gestion de la question anglophone est différente de celle de son prédécesseur sur trois points essentiels.
Le premier est constitutionnel : la révision constitutionnelle de 1996, adoptée dans le contexte de la démocratisation post-multipartisme, a explicitement reconnu le caractère bilingue du Cameroun et inscrit le bilinguisme dans les fondements de l’État. L’article premier de la Constitution de 1996 dispose que la République du Cameroun adopte l’anglais et le français comme langues officielles d’égale valeur — formule qui n’est pas qu’une déclaration de principe : elle a des implications pratiques sur la production des textes législatifs, la conduite des procès dans les tribunaux des régions anglophones et la langue d’enseignement dans les établissements publics.
Cette reconnaissance constitutionnelle du bilinguisme constitue le premier pilier de la méthode Biya : elle confère à la spécificité anglophone une assise juridique que le régime Ahidjo lui avait refusée.

Le deuxième élément est institutionnel : la politique de décentralisation, engagée dès la Constitution de 1996 et approfondie par la loi de décentralisation de 2004, a transféré aux collectivités territoriales décentralisées — régions et communes — des compétences et des ressources que le système centralisé ahidjoïste leur avait confisquées.

UN VÉRITABLE PROCESSUS DE DÉCENTRALISATION

Ce processus de décentralisation, lent et souvent incomplet dans sa mise en oeuvre, constitue néanmoins une réponse structurelle à la revendication d’autonomie qui est au coeur de la question anglophone. Les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest ont été dotées de conseils régionaux élus, de budgets propres et de compétences dans des domaines sensibles comme l’éducation et la santé. L’institution, en 2013, du Sénat et la création d’une chambre représentant les collectivités territoriales ont donné aux régions un ancrage institutionnel national que la centralisation ahidjoïste leur avait refusé.

Le troisième élément est le dialogue politique. Face aux premières manifestations de novembre 2016, le gouvernement a privilégié la sécurité : arrestations des leaders protestataires, coupure d’Internet dans les régions anglophones, répression des marches — mais il a aussi rapidement ouvert des canaux de négociation.

En août 2017, Paul Biya libère les leaders anglophones arrêtés en janvier. Son geste est suivi d’une escalade dramatique à partir du 1er octobre 2017 — proclamation symbolique de l’indépendance de l’Ambazonie par Sisiku Julius Ayuk Tabe — et de la reprise du conflit armé.

APPEL AU GRAND DIALOGUE NATIONAL

En septembre 2019, face à une crise qui se prolonge, Biya annonce la tenue d’un Grand Dialogue national. Ce dialogue, qui se tient du 30 septembre au 4 octobre 2019 à Yaoundé sous la présidence du Premier ministre Joseph Dion Ngute, réunit plus de cinq cents participants représentant toutes les composantes de la société camerounaise, y compris des élus et des responsables des régions anglophones.

Le Grand Dialogue national de 2019, malgré ses limites — les leaders séparatistes en exil ou en prison n’y participaient pas —, a produit des recommandations substantielles sur le statut spécial des régions anglophones, la promotion du bilinguisme et la décentralisation accélérée. Ces recommandations ont été partiellement mises en œuvre.

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