La relation entre Paris et Yaoundé s’est considérablement réchauffée depuis 2020…
À la suite du fameux incident survenu lors du Salon de l’Agriculture, le président Macron et le président Biya ont mis en place une commission « Mémoire » chargée de faire la lumière sur la période sensible de 1945 à 1971. Un sujet particulièrement délicat à Yaoundé.
Deux images à la fois hallucinantes et improbables symbolisent l’évolution des relations entre le Cameroun et la France. La première s’est déroulée devant l’ambassade de France à Yaoundé, le 24 février 2020 : des centaines de jeunes Camerounais s’y sont rassemblés pour dénoncer les propos tenus par le président Emmanuel Macron deux jours plus tôt, lors du Salon de l’Agriculture à Paris.
L’IMPROMPTU DU SALON DE L’AGRICULTURE
Alors que le président français visitait des stands d’exposition, entouré de journalistes, il avait été interpellé de manière cavalière par un activiste camerounais au sujet de la crise anglophone. Au lieu d’ignorer cette intervention brutale, le chef de l’État français s’était arrêté pour engager une conversation impromptue avec ce personnage improbable.
À la surprise générale des journalistes présents, aucun de ses nombreux conseillers – qui ne l’accompagnaient pas – ni même les services de sécurité ne lui avaient conseillé de poursuivre simplement sa visite, encore moins de décliner une invitation aussi inattendue à une joute oratoire avec un interlocuteur aussi irrévérencieux, devant les caméras et les micros.
S’étant arrêté net face à cet interlocuteur soudain devenu la vedette d’un instant, le chef de l’État français avait alors déclaré qu’il allait « mettre le maximum de pression » sur son homologue camerounais, Paul Biya, pour que « cette situation cesse ». Quelle mouche avait donc piqué Emmanuel Macron pour qu’il en vienne à proclamer, en direct devant le monde entier, qu’un locataire de l’Élysée pouvait s’octroyer la liberté – et le droit – d’exercer des pressions sur le chef d’un État africain souverain ?

SAINE COLÈRE À YAOUNDÉ
Comme un seul homme, les Camerounais ont aussitôt réagi en allant exprimer leur colère sous les fenêtres de la représentation diplomatique française à Yaoundé. Ils jugeaient les propos du président français « paternalistes » et « déplacés », affirmant que le Cameroun était capable de résoudre ses propres problèmes en tant que pays souverain, sans l’ingérence d’une puissance étrangère.
Des pancartes et des banderoles improvisées furent brandies, tandis que des slogans étaient scandés pour manifester le mécontentement populaire. Leurs messages étaient sans équivoque : « Non à la Françafrique », « Liberté pour le Cameroun, hors de l’influence française », et « Le Cameroun d’abord, la France dehors ! ».

Comme un seul homme, les Camerounais ont aussitôt réagi en allant manifester.
UN CLIMAT ANTI-FRANÇAIS SE RÉPAND EN AFRIQUE
L’incident du Salon de l’Agriculture et la sortie malheureuse d’Emmanuel Macron ont alors été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Un climat de mécontentement croissant envers la France se répandait à travers toute l’Afrique, particulièrement en Afrique francophone. Il traduisait une volonté de renouvellement des relations entre la France et ses anciens territoires sous tutelle et colonies, avec un appel à plus d’indépendance et à davantage de respect des choix souverains des pays africains.
En effet, de nombreux Camerounais estiment que la France exerce toujours une influence excessive sur la politique interne du Cameroun, notamment en soutenant certaines personnalités politiques, aussi bien du pouvoir que de l’opposition. En toile de fond de ces frustrations, il y a aussi l’épineux problème du franc CFA : cette monnaie, créée par le pouvoir colonial français en septembre 1939 et imposée officiellement à des nations sous domination en 1945, est toujours utilisée dans quatorze pays d’Afrique de l’Ouest et d’Afrique centrale (dont le Cameroun) et demeure un point de friction.
CONTRÔLE MONÉTAIRE ET CONTRÔLE MILITAIRE
Les manifestants de 2020 dénonçaient ce système monétaire, considéré comme une forme d’exploitation financière qui perdure depuis 1960 et remet en cause l’indépendance des pays d’Afrique francophone, puisque leur monnaie est en réalité contrôlée par la direction générale du Trésor à Paris et par la Banque centrale européenne à Berlin. Le franc CFA est lié à l’euro par une parité fixe, ce qui en fait une monnaie forte dont le taux de change réel pénalise les exportations africaines tout en favorisant les importations en provenance d’Europe. De nombreux économistes africains réputés estiment donc que cette monnaie freine l’industrialisation des pays africains et entrave leur indépendance économique.
Il y a également la question de la présence militaire française. Paris entretient un partenariat de défense avec Yaoundé dans le cadre de la lutte contre le terrorisme, notamment contre le groupe djihadiste Boko Haram dans la région septentrionale du pays. Certains observateurs estiment que cette présence militaire constitue un moyen pour la France de conserver une influence sur les affaires sécuritaires et géopolitiques de la région.
LA QUESTION DES VISAS
La colère des manifestants anti-France (et non anti-Français) portait également sur le traitement réservé aux citoyens camerounais sollicitant des visas de tourisme ou d’études pour la France. Comme dans de nombreux autres pays africains, les décisions et circulaires édictées par le gouvernement français ont rendu le processus de demande de visa de plus en plus complexe, jalonné d’obstacles, d’humiliations et de refus souvent inexpliqués. Le message implicitement adressé aux citoyens africains désireux de se rendre dans l’Hexagone est clair : ils n’y sont pas les bienvenus. Et cela, alors même que des ressortissants français se déplacent librement sur le continent africain — parfois pour des motifs discutables — et y sont accueillis avec des égards souvent injustifiés ; certains n’ont même pas besoin de visa pour embarquer sur un vol à destination de l’Afrique.
LE RAPPORT DE LA « COMMISSION MÉMOIRE »
De l’eau a coulé sous les ponts depuis cinq ans. Une deuxième image de la relation entre le Cameroun et la France date du 28 janvier dernier. Ce jour-là, au Palais de l’Unité à Yaoundé, le président Paul Biya recevait les membres de la commission mixte chargée d’étudier le rôle et l’engagement de la France dans la lutte contre les mouvements indépendantistes et d’opposition au Cameroun entre 1945 et 1971, et se voyait remettre une copie de leur rapport.
Instituée en juillet 2022, à la suite d’une visite officielle du président français Emmanuel Macron au Cameroun, cette « Commission Mémoire » franco-camerounaise, pluridisciplinaire et codirigée par l’historienne Karine Ramondy et l’artiste Blick Bassy, avait pour mandat d’examiner le rôle de la France dans la répression menée au Cameroun, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale jusqu’à l’exécution des derniers chefs nationalistes, plus d’une décennie après l’indépendance.
Le rapport dénonce une répression française « marquée par des violences extrêmes » : assassinats, massacres de civils, tortures, déplacements forcés, camps de regroupement, etc. Il souligne que cette répression ne s’est pas arrêtée à l’indépendance, mais s’est poursuivie à travers le soutien ou la collaboration avec les autorités camerounaises. Cependant, il ne mentionne pas explicitement que ces autorités étaient celles d’un président et d’un gouvernement initialement opposés à l’indépendance, et installés par Paris pour contenir et éradiquer le mouvement nationaliste.
UNE VOLONTÉ DE REGARDER LE PASSÉ EN FACE
N’empêche, il s’agit d’un premier pas reflétant la volonté conjointe du Cameroun et de la France de « regarder le passé en face », afin d’apaiser les mémoires, d’offrir reconnaissance aux victimes et de tenter de clarifier les responsabilités historiques. Cette initiative s’inscrit d’ailleurs dans une politique de mémoire plus large engagée par la France depuis 2017, qui a concerné d’autres pays africains comme l’Algérie, le Rwanda et le Sénégal. Elle préfigure une dynamique de reconnaissance du mal, de restitution et, peut-être un jour, de réparations.
Recevant les membres de la commission au palais de l’Unité, le président Paul Biya avait rappelé l’objet de ce travail en choisissant soigneusement ses mots, à la fois mesurés et lourds de sens :
« Je voudrais préciser qu’au moment où nous prenions la décision commune de mettre sur pied cette commission franco-camerounaise, notre objectif était de briser un tabou vieux de plusieurs dizaines d’années, pour que la relation entre la France et le Cameroun puisse connaître de nouveaux développements », avait-il déclaré en esquissant un sourire que chacun pouvait interpréter.
Et de citer ce qu’il avait déjà écrit dans son célèbre ouvrage Pour le libéralisme communautaire dès 1987 :
« L’indépendance de notre pays fut conquise de haute lutte par de nombreux et dignes enfants issus de notre terroir. Leurs œuvres ont été saluées et officiellement réhabilitées. L’indépendance de notre pays fut arrachée au colonisateur à travers des luttes acharnées, menées par des combattants qui avaient en commun l’amour de la patrie. Il revient à nos historiens de rendre compte, sans complaisance ni parti pris, de ce que fut la décolonisation… Il revient à nos communes d’honorer la mémoire de celles et ceux qui ont lutté pour notre indépendance et notre réunification. »
LA VÉRITÉ COMME PILIER D’UN NOUVEAU PARTENARIAT
Ces propos lourds de sens, prononcés devant les diplomates et les caméras des chaînes de télévision, s’adressaient à un public large, bien au-delà des frontières camerounaises. Ils soulignaient aussi, indirectement, le travail de compréhension mutuelle entrepris entre Yaoundé et Paris depuis la manifestation de février 2020.
Pour conclure, le chef de l’État camerounais a salué le travail des historiens et souligné la recherche constante de la vérité comme pilier d’un nouveau partenariat entre les deux nations :
« Je sais que c’est avec beaucoup d’émotion, de tristesse et de peurs enfouies que bon nombre de mes compatriotes évoquent les récits de la période 1945-1971 de l’histoire du Cameroun… Toutes et tous, ensemble, vous avez accompli un travail de recherche très remarquable et de consignation mémorielle d’une grande portée symbolique, pour restituer l’authenticité des faits et des récits, afin de faire émerger la vérité… Il s’agit en définitive d’un travail de thérapie collective qui amène les peuples à mieux s’accepter et à s’assumer pleinement dans leurs relations. Il fallait en arriver là et admettre ensemble cette catharsis entre la France et le Cameroun, deux pays amis, aux relations séculaires, plurielles et multiformes. Votre travail doit se comprendre comme une première étape nécessaire qui ouvre la perspective d’autres recherches dans la quête de la vérité. »
MULTIPLES ÉCHANGES DIPLOMATIQUES RÉCENTS
Ce réchauffement intellectuel et politique des relations entre Yaoundé et Paris depuis l’incident de février 2020 n’est pas le fruit du hasard. Paul Biya y a personnellement contribué, d’abord en choisissant de ne pas tenir rigueur à son jeune homologue Emmanuel Macron. Des échanges réguliers ont eu lieu entre les deux hommes. Le chef de l’État camerounais s’est rendu à Paris à l’occasion de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques et paralympiques de 2024. Un an plus tôt, il avait participé au Sommet pour un nouveau pacte financier mondial, organisé à Paris en juin 2023.
Avant ces rencontres au sommet, la ministre de l’Europe et des Affaires étrangères, Catherine Colonna, ainsi que la secrétaire d’État chargée du Développement, de la Francophonie et des Partenariats internationaux, Chrysoula Zacharopoulou, avaient pris part à la conférence ministérielle de la Francophonie organisée à Yaoundé en novembre 2023.
LES DEUX PAYS TRAITENT DÉSORMAIS D’ÉGAL À ÉGAL
Paul Biya a su neutraliser, silencieusement mais efficacement, les extrémistes de tous bords qui avaient cherché à fragiliser la relation entre le Cameroun et la France. Les programmes et projets de coopération ainsi que les partenariats se multiplient désormais entre les deux pays, qui entretiennent des rapports d’égal à égal, tout en maintenant une coopération dense et des liens économiques significatifs.
Le Cameroun est aujourd’hui le premier partenaire commercial de la France en Afrique centrale (hors hydrocarbures), tandis que la France demeure le deuxième partenaire commercial du Cameroun. En 2021, les exportations françaises vers le Cameroun ont atteint 541,6 millions d’euros, tandis que les importations françaises en provenance du Cameroun se sont élevées à 2,6 milliards d’euros.
UNE COOPÉRATION DIVERSIFIÉE
Très diversifiée, la présence économique française au Cameroun repose sur une centaine de filiales et environ deux cents entreprises appartenant à des ressortissants français. Elle est particulièrement significative dans les domaines de l’exploitation pétrolière, de l’agro-industrie et du bois, du BTP, de la banque, des assurances, des services de transport et de logistique, ainsi que de la distribution. Avec un total de 1,1 milliard d’euros en 2020, le stock d’investissements directs français au Cameroun est le deuxième d’Afrique centrale, derrière celui du Congo.
La coopération civile entre les deux pays est également substantielle et multiforme, couvrant notamment les domaines de la gouvernance, de la santé, de l’éducation, des infrastructures, du développement rural, de l’environnement, de l’enseignement supérieur, de la recherche et de la culture. La communauté française au Cameroun compte environ 6 000 personnes, tandis qu’environ 67 000 citoyens camerounais disposent d’un titre de séjour en France.
AIDE FRANÇAISE POUR LA SÉCURITÉ ALIMENTAIRE AU CAMEROUN
La France apporte plus globalement son soutien à la lutte contre l’insécurité alimentaire, à l’approfondissement du processus de décentralisation au Cameroun et au renforcement de la gouvernance financière. Elle accorde une attention particulière aux régions fragiles confrontées à des crises sécuritaires. Le Cameroun figure parmi les premiers bénéficiaires des financements de l’Agence française de développement (AFD), avec de nombreux projets actuellement en cours (voir encadré).
Par ailleurs, l’Institut français du Cameroun, implanté à Yaoundé et à Douala, constitue l’un des principaux instruments de la coopération française dans les domaines culturel, linguistique, universitaire et scientifique. Trois Alliances françaises relaient ces activités à Dschang, Bamenda et Garoua, cette dernière disposant également d’antennes à Ngaoundéré et à Maroua.
UN AMBASSADEUR DU CAMEROUN TRÈS ACTIF À PARIS
La cheville ouvrière de ce travail de rapprochement entre Yaoundé et Paris est André-Magnus Ekoumou, ambassadeur du Cameroun en France. Nommé en juin 2020 — quatre mois seulement après la manifestation anti-France à Yaoundé —, ce diplomate de carrière, titulaire d’un doctorat en droit public, a remis ses lettres de créance à Emmanuel Macron en octobre 2020. Avant sa nomination à Paris, il avait exercé au Secrétariat général de la Présidence de la République à Yaoundé. Il connaissait donc parfaitement les dossiers, les points de blocage, les acteurs clés de la relation Cameroun–France, ainsi que les sensibilités des uns et des autres.
Outre son travail politique et diplomatique avec le Quai d’Orsay, André-Magnus Ekoumou entretient des échanges réguliers avec les milieux économiques et des organisations telles que le MEDEF International (Mouvement des entreprises de France) afin de promouvoir l’investissement français au Cameroun. Il a également pris part à des rencontres importantes, notamment avec les présidents des conseils régionaux du Cameroun en France, soulignant l’importance de la coopération décentralisée et du développement durable. Il œuvre aussi au renforcement des liens interparlementaires et institutionnels, en encourageant les visites de délégations officielles, notamment de cadres du Sénat et de l’Assemblée nationale du Cameroun.
Diplomate actif et créatif, il sait trouver des formules originales pour susciter l’intérêt des investisseurs des deux pays et valoriser les opportunités de collaboration. Il a ainsi reçu à Paris le roi des Bamouns en juin 2023, un événement qui a suscité l’enthousiasme de la diaspora camerounaise. Il s’est également engagé dans la promotion de l’économie camerounaise, rappelant avec constance que le secteur agricole constitue l’un des piliers de la Stratégie nationale de développement du Cameroun. Ses efforts sont désormais reconnus : en juin 2024, il a été fait Pair de la Jurade de Saint-Émilion — titre honorifique attribué par la confrérie des vignerons de Saint-Émilion à des personnalités issues des milieux politiques, diplomatiques, artistiques, littéraires, militaires ou agricoles.
Que ne ferait-on pas pour promouvoir les investissements dans son pays !
